dimanche 11 novembre 2012

 Concert-lecture des lauréats du 

Conservatoire de Bordeaux

Le 6 décembre 2012 à 18h
au Forum des Arts et de la Culture de Talence

Présenté par Jean-Michel Rivet :

Venez apprécier le travail acousmatique de  
Julie Mansion-Vaquié et Christophe Ratier 
sur un orchestre de haut-parleurs dans l'auditorium du Forum
et échanger avec eux sur leur travail.

jeudi 8 novembre 2012

Tangerine Dream "Rubycon"


















Tangerine Dream
"Rubycon"
Virgin, 1975.

Sixième galette du trio allemand, ce "Rubycon" scelle le destin du groupe par un passage au "tout électronique". On pouvait encore entendre, ici ou là, dans son prédécesseur et excellent "Phaedra", les notes éparses d'instruments acoustiques ou électriques, mais dans celui-ci, quand les Fender-Rhodes, Mellotron ou cymbales sont utilisés, ils sont volontairement détériorés par les traitements électroniques, les faisant ressembler à des mouettes, des crissements, des vagues...
C'est donc volontairement un point de non retour dans sa chair et son sang même et qui plus est le disque ne comporte que deux grandes pièces qui ont été coupées pour des raisons techniques, à l'époque les deux faces étaient limitées par la durée du vinyle soit deux fois 30 minutes maximum (ce que Klaus Schulze réussira à faire). Fini les petites pièces, place aux grands développements donc.
C'est aussi à la fin de l'enregistrement de cet album (en janvier 1975 au Manor, le studio-résidence de Virgin, tout comme "Phaedra") que Peter Baumann fût viré du groupe après, semble-t-il, un échange virulent avec Edgar Froese. 
Qu'entendons-nous qui nous pousse à passer ce fameux "Rubycon" pour aller à l'assaut des cathédrales du rock ?
La première pièce débute très calmement, dans la pénombre, par des bruits flottants avec au second plan un Mellotron tissant minutieusement sa toile mélodique. On matérialise, sans peine, des oiseaux, basculants à tire d'ailes du bord abrupte d'une falaise de craie, puis captant un courant aérien, planent au dessus des flots. En dessous d'eux, les vagues de l'océan se brisent sur le récif, un climat s'installe et les rouleaux passent et se cassent telles les assauts d'une charge de cavalerie au galop. Soudain, au fur et à mesure de l'avancée de nos volatiles voyageurs, une cité se découpe au loin et, de ses mille feux, éclaire l'immense étendue bleutée. Comme un guide qui arriverait à point nommé pour nous prendre la main, la rythmique séquencée se met en branle. Les notes syncopées par le séquenceur nous font visiter la ville, ses rues et ses édifices majestueux. De larges avenues coupées par autant de ruelles, dessinent des lignes géométriques se perdant avec la ligne d'horizon, les buildings grattant le ciel comme il se doit et plus si affinité, au sol, les véhicules, animés par on ne sait quelle énergie, fourmillent d'activité. Au delà de cette cité s'étend d'immenses plaines verdoyantes, c'est là que nos fidèles volatiles peuvent enfin se reposer et reprendre des forces. Nous en profitons pour nous détendre et rassembler notre esprit et nos sens afin d'aborder en bonne constitution la deuxième pièce. Cette dernière débute à grand renforts d'ondes planantes et de chœurs qu'on croiraient tout droit échappés d'une pièce de Ligeti et l'on matérialise les immenses plaques noires de 2001 Odyssée de l'espace, inquiétante survivance d'une civilisation passée. Le morceau évolue à son rythme, sans brisure intempestive, une séquence apparaît dessinant d'improbables vent terrestres, de toutes parts viennent se greffer des plaintes de revenants, plus loin des sons irréels comme ceux, métalliques, du ressac sur une plage de galets.
Trente cinq minutes après un début qui nous semble à des années lumières de notre point de chute, nous ressortons ébahi, lavé et purifié par les complexes dégagements spirituels de cette musique, dont on se passera volontiers de chercher des ancêtres glorieux (même si on pense parfois à Debussy, Satie ou Honegger). Elle existe par elle-même, pour elle-même et surtout au service du développement de la psyché de celui qui la reçoit !


Festival PRESENCES ELECTRONIQUES 2013


 
Festival Présences Electronique 2013, dans le cadre de la programmation de l'INA-GRM, du 5 au 7 avril 2013 :

Vendredi 5

  • 18h (Salle 400) LEILA
  • 20h (Nef) Morton SUBOTNICK, Felix KUBIN, Helena GOUGH, KTL = Peter REHBERG + Stephen O’MALLEY

Samedi 6

  • 16h (Salle 400) Kazuyuki KISHINO (aka KK Null)
  • 18h (Salle 400) Tomoko SAUVAGE, Laurent DAILLEAU
  • 20h (Nef) Edgardo CANTON, BIG = Edward PERRAUD + Frederik GALIAY, Robert HAMPSON, Keith FULLERTON WHITMAN

Dimanche 7

  • 16h (Salle 400) Jean-Claude ELOY
  • 20h (Nef) Martin NEUKOM, Goran VEJVODA, David CHIESA, Ben FROST


en coproduction avec RadioFrance et le centre CENTQUATRE

PARIS /CENTQUATRE
5, rue Curial 75019 Paris - Métro : RIQUET


Iancu Dumitrescu/Ana-Maria Avram "Mnémosyne et autres pièces"
















 Iancu Dumitrescu/Ana-Maria Avram
"Mnémosyne et autres pièces"
Artgallery, 1995.


Compositeur et chef d'orchestre, Iancu Dumitrescu est né en 1944 en Roumanie, diplômé du Conservatoire National de Bucarest et a été élève du compositeur et prestigieux chef d'orchestre Sergiu Celibidache (mort en 1996). Ana-Maria Avram, née en 1961 en Roumanie elle aussi, est pareillement diplômée du Conservatoire National de Bucarest ainsi que de notre vénérable Sorbonne.
Ces deux compositeurs ont longtemps représenté les deux têtes de pont d'une certaine avant-garde roumaine, alliant radicalité et novation dans le sillage de l'Ecole Spectrale (Grisey, Murail...).
Les six compositions présentes sur ce disque (trois par compositeur) ont toutes en commun une certaine recherche poussée sur le son et sa (dé)composition.
De raclements sourds en avalanche de percussions, de climats sombres et expressionnistes en résonances lentes et profondes, nous baignons tout au long de ces soixante-dix minutes, dans un magma incandescent, agité de soubresauts frénétiques.
Nous avons droit au long étirement du matériau sonore à la limite de la rupture de "Mnémosyne" (la déesse de la mémoire dans la Grèce antique) pièce maitresse du disque dans laquelle les sons saturés de la flûte et du saxophone rivalisent en férocité avec les percussions et le timbre métallique du piano préparé. Cette composition est un peu l'exemple idiomatique des idées acousmatiques chères à François Bayle appliquées à des sources non électroniques ou bruitistes. Les provenances sonores sont tellement masquées, filtrées par les agencements de compositions qu'on ne sait de quel instrument sortent les sons qui occupent l'espace.
Plus loin, les percussions de "Impulse" se déchaînent et ne laissent que leur empreinte magnifiée par les résonances amples et profondes sur lesquelles planent les mouvements furtifs de la flûte. Un morceau à l'atmosphère mystérieuse et éclatée.
Ailleurs, avec la pièce "Clusterum" pour percussions, nous assistons au va-et-vient d'une charge de cavalerie, entrecoupée de fracassantes décharges de coups de canons en cascades, du moins c'est ainsi que nous l'interprétons.
Quand aux pièces pour flûte (dont une pour percussions et flûte) d'Ana-Maria Avram, elles sont le théatre de longues prises de respiration avant le souffle dans l'instrument procurant un haletant plaisir en même temps qu'un "présence", une aura spirituelle soufflant sur les ténèbres de l'humanité ("Quatre études d'ombres"). Souvent seul, l'instrument à vent démultiplie les plans, superpose les timbres dans un climat irréel.
Musique sèche et volontairement abrupte, ne laissant aucune place au frivole et à l'accès facile, l'auditeur doit s'investir totalement dans ces univers exaltants pour en saisir les contours étranges et en retirer toute la pulpe.

mercredi 7 novembre 2012

Iannis Xenakis "La légende d'éer"


















Iannis Xenakis
"La légende d'Eer"
Pièce créée en 1978
Auvidis/Montaigne, 1995.

Il leva un œil.
Péniblement il se redressa et contempla l'immensité bleu cobalt qui s'étendait à perte de vue.
Il était seul au monde !
Sa barque flottait, immobile, silencieuse, synthétisant ses doutes, ses espoirs et ses craintes.
Le soleil pénétrait sa chair, desséchait ses muqueuses et aplatissait son humanité.
Progressivement le ciel se couvrit, sa frêle embarcation fut prise d'agitations, le vent commença à creuser la matière liquide, la pluie et l'orage saturaient l'atmosphère, les éléments déchaînés exprimaient la colère de Dieux autrefois bafoués, les vagues se changeaient en scies circulaires coupant tout sur leur passage, le bois souffrait tel les plaintes des âmes mortes, le souffle aigu des bourrasques vrillait les tympans, l'apocalypse était là, maintenant !
Comme pris par une main venue des cieux et dont l'étreinte écraserait la respiration, le minuscule équipage fut patiemment, implacablement, résolument, tiré vers le sommet d'une vague qui dominait de son écrasante supériorité les autres masses liquides environnantes...
Quarante minutes plus tard, le calme reprenait sa place dans son écrin plat, sans présence humaine à l'horizon. 

POL "Transomuba"


















POL
"Transomuba"
Odd Size Records, 1994.

"Transomuba" est le premier album de ce groupe, POL (pôle en allemand), constitué de C-Shulz, Christopher Kahse et Marcus Schmickler ce dernier ayant sorti, en 1993, un disque préfigurant en quelque sorte celui-ci, nommé "Onea Gako", il était paru sur le même défunt et excellent label français Odd Size Records.
Le résultat de cette collaboration est une tentative (exercice de style ?) de croisement de genres qui rarement se rencontrent préférant chacun creuser leur sillon en ignorant celui des autres.
Ce qui d'emblée, dès le premier morceau, surprend c'est l'ampleur du son, la spatialisation haute en couleur et les riches textures, on sent que nos trois lascars possèdent de sérieuses compétences question production.
On passe d'une danse tribale ample et sophistiquée (les arrangements de bout en bout sont de toute beauté), mêlant rythmique électronique puissante, chant africanisant, samples de feu de bois et boucle synthétique ondulante (les 14 minutes de "Amupa") à un télescopage de voix délayées dans la réverbération sur une rythmique souple et dub rappelant certains morceaux de The Orb (période "Adventures beyond the ultraworld") pendant que la pluie tombe, puis ce morceau ("Abatu") s’enchaîne au suivant avec une évidence parfaite et nous évoluons vers un univers que n'aurait pas renié Gong ou Ozric Tentacles où les guitares pratiquent une danse du cobra avec des lead synthétiques tandis qu'un chanteur en retrait énonce d'étranges rituels dans une langue non-identifiée.
Les morceaux défilent et les atmosphères s'enfilent, rythmes métronomiques rappelant CAN par ici (proximité oblige, POL étant aussi de Cologne), fracas de la musique métallique et industrielle par là ("Megawegadga"), on ne s'ennuie pas une seule seconde.
Le plus souvent nous visitons, avec un échantillonneur comme propulseur, les contrées méditatives et rituelles d'une musique qu'on sent pertinemment venir de notre aire occidentale mais comme si nos trois aventuriers étant revenus d'une terra incognita et avaient rapporté quantité de reliques sonores et les avaient hybridées avec le plus fin arsenal moderne. De l'ethno-anthropologico-musique en somme sauf qu'ici l’ethnie étudiée reste encore à découvrir. Un beau voyage en tout état de cause.

mardi 6 novembre 2012

Conrad Schnitzler "Charred machinery"

















Conrad Schnitzler
"Charred machinery"
Artgallery, 1995.

A l'heure où certains labels (Captain Trip, Bureau B) ont déjà commencé un programme de rééditions de certaines de ces anciennes productions, il me paraît de bon ton de revenir sur la musique de ce personnage atypique et légendaire dans le monde en ébullition des musiques électroniques qu'était Conrad Schnitzler.
Mais par où commencer, tant son énorme production pourrait décourager le quidam qui, soudainement pris d'une envie irrésistible, voudrait jeter une oreille, voire deux, sur un disque, pris au hasard, afin d'en retirer un avis péremptoire. Car c'est là où le bas blesse, dans notre belle modernité vacillante, la vitesse étant devenu une valeur refuge, plus personne ne s'arrête un moment pour faire le point, goûter le temps qui passe ou même regarder ce qui, sous nos yeux, est parfois d'une évidence criante. Il faut engranger un maximum d'informations, sans même songer à en retirer quelque chose de personnel, l'impératif catégorique s'imposant à nous de découvrir et décrypter tout ce qui s'offre à nous, souvent sans avoir produit le moindre effort pour ciseler des outils afin d'avoir un point de vue singulier.
Pourquoi ce «Charred machinery» plutôt qu'un autre me direz-vous alors ? Il nous suffit de télécharger en trois fichiers distincts l'intégrale de ses plus de 100 albums et piocher au hasard, pour, si ces pioches ne nous plaisent pas, jeter à la poubelle l'ensemble d'une œuvre qui aura mis près de 50 ans à être produite. Et oui nous en sommes là !
Pour l'avoir découvert lors de sa sortie en 1995 au milieu d'autres de ses albums, je me suis aperçu, dix-sept ans plus tard, que c'était celui-là qui repassait le plus souvent sur ma platine. Pourquoi ? Un semblant d'explication, a posteriori, et si explication il doit y avoir, pourrait être avancé dans le fait que les 64 minutes de ce disque se découpent en trois plages d'égales longueurs dépassant toutes les vingt minutes. Explication un peu courte j'en conviens mais qui a son importance pour celui qui reste sensible aux idées de construction, de développement d'atmosphère, de complexification des variations et autres babioles de ce genre, dépassées aujourd'hui mais qui étaient prégnantes à l'époque de l'enregistrement de ces pièces (elles sont issues de cassettes auto-produites sorties dans les années 70). Autre point qui saute à la figure quand les premiers sons arrivent aux oreilles de l'auditeur c'est la puissance et l'atmosphère pas foncièrement propre et détendue dirons-nous. Car s'il est un point commun à nombre de ses productions c'est son souci personnel de produire une musique impactueuse et qui ne laisse pas de marbre.
Ainsi la première des trois pièces, la bien-nommée «Symphonia mecanica», commence par une séquence, jouant sur l'apparition/évanouissement, baignée dans la réverbération, tandis que ça et là apparaissent moult événements électroniques non-identifiés, se superposant, se contrariant ou s'harmonisant. Au fur et à mesure de la progression toutes ces sources se voient salies par on ne sait quels agressions, comme ces belles constructions métalliques humaines qui, laissées à l'abandon, se retrouvent quelques années plus tard transformées radicalement et dont les surfaces, sous l'action de l'oxydation, se sont mises à produire une couleur et une texture granuleuse qui en font de véritables œuvres d'art naturelles. C'est cela que vous trouverez dans ce disque, parfois elles exprimeront des impressions très «terriennes» à d'autres moment il vous semblera reconnaître un satellite ou une sonde spatiale laissés à leur triste sort d'errance cosmique (la «kosmisch musik» était à l'honneur à l'époque). Nous sommes très proche de ces musiques qui se nommeront plus tard «industrielles», la sophistication et l'ampleur du son en plus, le monsieur jouant sur du matériel analogique pur sucre.
Voilà, rajouter que les thématiques abordées ou les interprétations c'est selon, me touchent plus particulièrement sur ce disque là pourrait être une piste de réflexion supplémentaire, ayant toujours été attiré par les objets laissés à l'abandon par la civilisation ou pire les endroits hostiles où l'homme, contraintes oblige, n'a pu mettre ses pieds et le reste que très modérément et vous avez au final un bon cocktail d'écoute au casque plongé dans le noir avec les frissons qui vont bien.